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    Entrevue

    Anne Archet, le sexe et la liberté

    L’anonyme écrivaine dresse en 741 historiettes un état des lieux du sexe entre femme et homme

    1 avril 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    «Amants» n’est rien de moins qu’un authentique baril de TNT balancé dans la proprette vitrine de l’amour avec un grand ou un petit «a».
    Photo: Mathilde Corbeil Les Éditions du Remue-ménage «Amants» n’est rien de moins qu’un authentique baril de TNT balancé dans la proprette vitrine de l’amour avec un grand ou un petit «a».

    L’anonyme Anne Archet tente de faire ployer l’hétéronormativité de notre imaginaire sous le poids hétéroclite des brefs récits de 741 coïts. Compte-rendu d’une séance de clavardage avec celle qui, comme Aragon, croit qu’il n’y a pas d’amour heureux.


    « Il n’y a que le sexe et la liberté qui me poussent à écrire », tape Anne Archet sur son clavier, là où elle se trouve, au cours d’une conversation d’une heure rendue possible grâce à la messagerie instantanée d’un hégémonique réseau social.

     

    Pourquoi tient-elle à cet anonymat ? Par respect pour la tradition esthétique dont elle se revendique, où le pseudonyme s’érigeait jadis en paravent contre la pudibonderie, explique-t-elle, mais aussi afin de ne pas « être réifiée ». « Je préfère être la femme invisible, être totalement libre et ainsi ne pas passer à Tout le monde en parle et signer des bouquins dans une allée du Costco. »

     

    Avec Carnet écarlate, fragments érotiques lesbiens, son premier livre paru en 2014, la vétérane blogueuse attirerait sans les solliciter des centaines de confidences de femmes, et d’hommes aussi, au sujet de leur vie sexuelle. Amants. Catalogue déraisonné de mes coïts en sept cent quarante et une pénétrations puise largement dans cette matière afin de dessiner à partir d’un point de vue féminin un vaste arc-en-ciel d’expériences intimes étonnantes, improbables, banales, regrettables, alouette, allongeant côte à côte les historiettes de deux lignes correspondant à imaginaire parfois hétéronormatif, et parfois beaucoup moins. Exemple : « Camille m’a draguée dans un bar et j’étais convaincue d’avoir affaire à une lesbienne / Quand j’ai tâté la bosse sous sa braguette, j’ai été drôlement détrompée — ou pas. »

     

    « Dans mon bouquin, il y a des centaines de récits, tous formellement bâtis de la même façon. L’accumulation a pour effet (pervers) que tout finit par être égalisé, observe l’auteure. Si bien qu’il devient impossible d’en dégager une morale. Ou un sens. Amants est un texte sans valeur et sans prescription. »

     

    Il n’y a pas d’amour heureux

     

    Ne vous méprenez pas. Malgré ses polissonnes allures de livre que l’on ne tient qu’à une main, malgré cette admiration qu’entretient Anne Archet pour la contrepèterie et le calembour hérité des moralistes français des XVIIe et XVIIIe siècles, Amants n’est rien de moins qu’un authentique baril de TNT balancé dans la proprette vitrine de l’amour avec un grand ou un petit a. Il n’y a pas d’amour heureux, regrettait Louis Aragon, texte mythique camouflé subrepticement par Archet dans sa litanie de pénétrations — chacune des premières lettres des 741 prénoms d’Amants forme en acrostiche les cinq strophes du poème publié en 1946.

     

    Vous n’aimez pas l’amour, Madame l’anarchiste ?
    « L’amour, ça vient toujours tout gâcher. La polysémie du verbe aimer est la source de bien des problèmes, note-t-elle dans une série de messages que nous nous permettons de colliger. J’aime que tu me frappes et je t’aime. Ensuite, on mangera de la poutine parce que j’aime ça comme une folle. Ce truc est une invention du XIIe siècle. Le fucking amour courtois de mes deux. L’amour est indéfinissable, insaisissable et impalpable. Pourtant, il faudrait que moi, qui m’identifie comme femme, je lui dédie mon existence. Que j’aime mon mari. Mes enfants. Ma patrie. Tu vois, c’est trois trucs différents qu’on m’a vendus sous le même emballage. Le sexe et l’attachement, ça, c’est du concret. Le désir de jouer. Le désir de créer des agencements. L’amour, c’est un autre nom pour la réification. On ne peut aimer que des objets. »

     

    Petite pause. Puis apparaît à l’écran ce mot d’esprit encapsulant parfaitement le personnage, facétieux et insolent. « Je ne veux même pas m’aimer moi-même, d’un coup que je deviendrais une chose par mégarde. »

     

    Le sexe et le pouvoir

     

    « Marcel bandait mou parce que mon corps n’est pas celui des filles de Porn Hub / J’ai réglé le problème en scotchant son iPhone sur mon front pendant l’amour », écrit Anne Archet, dans un des quelques fragments d’Amants évoquant cette porno qui vampirise les chambres à coucher et les esprits de ceux qui y font des galipettes. L’écriture, outil pour décoloniser notre imaginaire sexuel lourdement lesté d’images hardcore ?

     

    « La pornographie hétérosexuelle sur vidéo mainstream qu’on télécharge gratisse par segments de quelques minutes est un reflet de l’état de la sexualité en général. Lamentable », considère celle pour qui la sexualité est, c’est l’évidence, un fait profondément social, voire politique. « C’est difficile de ne pas avoir une sexualité lamentable dans le contexte qui est le nôtre. Et la porn commerciale a ses propres valeurs, qui sont en phase avec notre société marchande. »

     

    « Ta question est très perverse, poursuit-elle, parce qu’elle équivaut à demander à un poisson rouge à apprendre à respirer hors de son bocal. L’imaginaire est un paysage, un environnement, dans lequel on vit. S’en défaire exige beaucoup d’efforts quotidiens de réaménagement. Et nous sommes si peu nombreuses et nombreux à vouloir le faire. Ça prend le goût de l’aventure et l’envie de larguer les amarres, dans un monde qui ne pense qu’à nous rabattre. La sexualité est comme le reste de l’expérience humaine : un lieu où se déploient des relations de pouvoir. Un lieu à libérer par une lutte constante. L’écriture ne permet pas de libérer quoi que ce soit. J’ai eu des tas de discussions avec mes éditrices. Certaines histoires les faisaient grincer des dents. Surtout celles où le consentement est disons… pas clair. Sauf que c’est l’état des lieux. Le sexe, ce n’est pas toujours rigolo — même si je tourne tout cela à la blague. »

    Amants. Catalogue déraisonné de mes coïts en sept cent quarante et une pénétrations
    Anne Archet, dessins de Mathilde Corbeil, Éditions du remue-ménage, Montréal, 2017, 204 pages. En librairie le 4 avril.












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