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    Le poisson écoresponsable, une question d’échelle

    En ce 1er avril, on peut s’épingler dans le dos des espèces de chez nous, en attendant de les retrouver dans notre assiette !

    L’écoresponsabilité agit comme une balise en pleine mer : si nous continuons de la sorte, nos océans seront vides d’ici 2050. L’industrie mondiale de la pêche tente d’exercer moins de pression sur les stocks grâce à divers programmes de gestion qu’on espère plus durables que les anciens. Aujourd’hui pour demain. Sur le terrain, les gestes varient selon l’échelle. Mais toutes comptent.

     

    Échelle micro-individuelle

     

    Avant d’être poissonnier, Dave Kost était chef. En témoigne encore la veste blanche que ce grand gaillard enfile pour servir ses clients. Si le choix d’ouvrir une poissonnerie s’est fait un peu par hasard, au gré de rencontres professionnelles, le choix de vendre de l’écoresponsabilité s’est imposé naturellement. Tout ce qui est circuit local, développement durable, Dave y croit.

    Photo: Mélanie Vallières À Montréal, la poissonnerie Eileen, ouverte depuis septembre 2016 dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, ne vend que des produits certifiés Ocean Wise.
     

    Reprendre le local commercial adjacent à sa poissonnerie nommée Eileen pour le transformer en un minimarché fermier fait d’ailleurs partie de ses projets. Mais en attendant, c’est derrière la vitre bombée de son petit comptoir qu’il aligne des filets ou morceaux de saumon, de doré, de thon, etc. — après l’avoir rempli de glace pilée, son rituel zen matinal…

     

    Ces six à sept poissons frais écoresponsables proviennent de chez Norref, son principal distributeur québécois. C’est peu, mais mieux que rien. Quelques grosses crevettes. Dans le congélateur, plusieurs espèces en provenance de la côte ouest attendent. Tous les produits que vend Dave sont certifiés Ocean Wise, une éco-étiquette mise sur pied par l’Aquarium de Vancouver, où il a travaillé par le passé.

     

    Bien sûr, son idéal serait de pouvoir faire affaire directement avec les pêcheurs ou les compagnies de produits marins, et de commander en groupe, avec des amis chefs, car le volume reste le nerf de la distribution. « Il faut mettre la pression sur les fournisseurs pour que les produits écoresponsables soient de plus en plus offerts, pour que ça change. »

    Nous n'avons pas la prétention de changer le Québec. Juste la prétention de faire un pas dans le bon sens et d'encourager ce pas qui est en évolution.
    Jean-Roch Thiffault, directeur général de Norref
     

    Cap-aux-Os, une tranquille bourgade gaspésienne, dévitalisée, vieillissante… excepté l’été, où les touristes affluent pour se rendre au parc national Forillon ! C’est là qu’Antoine Nicolas, fondateur de l’entreprise Un océan de saveurs (oceandesaveurs.ca), ancre son projet : gérer un atelier de transformation artisanal d’algues fraîches et ouvrir une poissonnerie adjacente, Le pêcheur de Forillon, de juin à août.

     

    Le volet « transformation des algues » a démarré ; le volet « commerce de vente au détail » doit encore attendre le bouclage du montage financier. Pour l’approvisionnement de sa future poissonnerie, Antoine est plutôt confiant. Il faut dire que ce jeune agronome de formation, spécialisé dans les ressources halieutiques, agit déjà comme intermédiaire pour d’autres poissonneries, comme La Mer à Montréal.

     

    Il les approvisionne, en saison, en poissons frais locaux : lotte, flétan, turbot, sébaste… « Au Québec, nous avons des ressources plutôt bien gérées en raison des quotas de pêche mis en place (homard et crevette). La problématique est que tous les volumes sortent en même temps et qu’ils sont trop importants pour être écoulés sur le marché local. C’est pourquoi 85 % partent à l’extérieur. »

     

    Bye bye notre turbot (ou flétan du Groenland), notre flétan d’Atlantique…Pour son homard et ses crevettes, Antoine passe par les pêcheurs. Pour les poissons, il s’entend avec des usines de transformation afin de récupérer certaines prises dites accessoires, celles qui sont hors quotas de pêche. Comme la baudroie d’Amérique (ou lotte). Tous les produits qu’il vend, sauf exception, figurent sur la liste Fourchette bleue, un programme de certification locale.

     

    Échelle micro

     

    C’est notamment pour prendre un peu le large des éco-étiquettes bleues trop connotées « grandes villes » et « programme environnemental » que l’institution muséale Exploramer (www.exploramer.qc.ca), de Sainte-Anne-des-Monts, a mis en place dès 2009 son propre programme de certification, Fourchette bleue. Faire connaître les différentes espèces du fleuve Saint-Laurent, et surtout soutenir l’industrie de la pêche du coin : une idée de Sandra Gauthier, sa directrice générale.

     

    Ce qui ne devait être qu’un « petit » programme d’envergure régionale pour les commerces et les restaurants de la Gaspésie s’est finalement retrouvé pris dans les filets plus larges de la province. Fourchette bleue, c’est aujourd’hui plus de 80 restaurants et poissonneries certifiés à l’échelle du Québec — la liste 2017 en cours de mise à jour sera rédigée d’ici la fin mai.

    Photo: Jérôme Landry L’oursin vert du Québec fait partie de la liste des espèces marines valorisées par Fourchette bleue. Il abonde sur nos côtes, on en récolte chaque année plusieurs centaines de tonnes... qui partent vers les marchés asiatiques!
     

    La certification est surtout connue du milieu de la restauration. Mais la prochaine grande étape vise le grand public. Si plusieurs commerces hésitent encore à la demander, c’est parce qu’elle reste méconnue des gens. Un cercle vicieux. « On travaille à la mise en place d’un projet de développement pour toucher le marché des consommateurs », confie la directrice.

     

    Analyses des actions à entreprendre, partenariats possibles, projections… L’équipe définit actuellement les grandes lignes de ce projet, dont l’objectif principal sera de remettre les poissons du Québec dans l’assiette des Québécois : ceux qui ont une valeur commerciale et qui nous échappent (car exportés) ; ceux qui n’ont pas de valeur commerciale et qui sont remis à l’eau ou qui trouvent difficilement preneur auprès d’une usine de transformation. Les fameux poissons pêchés hors quotas, les fameuses prises accessoires.

     

    Si personne n’en parle ou ne se met à les commercialiser, ils resteront toujours dans l’ombre. « L’idée, c’est de revenir à de petites pêches de tout. D’éviter les grandes pêches ciblées, même si cela reste l’objectif premier de l’industrie », résume Sandra Gauthier.

     

    Échelle macro

     

    Norref, plus gros distributeur de poissons et fruits de mer au Québec, vient de boucler sa cinquième édition du Jour des océans, journée de promotion de ses « bonnes » pratiques d’approvisionnement. Pour de futurs acheteurs comme les restaurateurs, cela permet de prémagasiner, de prendre contact. « Nous montrons ce qui existe. Nous ne sommes pas “ purs ”, car il n’y a malheureusement pas de pureté dans ce secteur où la demande mondiale est plus forte que l’offre », explique Jean-Roch Thiffault, directeur général de l’entreprise.

    Photo: Xavier Girard Lachaîne Pour son entreprise Un océan de saveurs, Antoine Nicolas plonge et récolte une quinzaine d’espèces d’algues sauvages (selon la saison) dans la baie de Gaspé.
     

    Le virage écoresponsabilité de l’entreprise date d’une dizaine d’années. Combien y a-t-il de produits certifiés écoresponsables dans son catalogue ? Je n’ai pas eu droit aux chiffres. Au salon, chaque exposant-client du distributeur raconte les efforts de sa compagnie pour tendre vers une éco-étiquette. « Nous n’avons pas la prétention de changer le Québec. Juste la prétention de faire un pas dans le bon sens et d’encourager ce pas qui est en évolution », se défend Jean-Roch Thiffault.

     

    Il est vrai qu’entendre de belles histoires de poissons sauvés des eaux troubles est réjouissant. Comme celle du controversé pangasius issu des fermes d’élevage vietnamiennes. Il nagerait (du moins, celui vendu dans les Sobeys-IGA, Norref étant leur fournisseur unique) dans de meilleures eaux, dans des bassins assainis.

     

    Mais ça reste un poisson pêché à l’autre bout de la planète Québec. Congelé, empaqueté, conteneurisé. Est-ce que je veux consommer ce poisson ?

     

    Capelan, gaspareau, loquette, merlu… Voilà des espèces de chez nous que l’on peut aujourd’hui s’épingler fièrement dans le dos en ce 1er avril ! En attendant de les retrouver dans notre assiette.

    Les éco-étiquettes des produits de la mer Difficile de s’y retrouver parmi la déferlante de logos stylisés nous incitant à voir la vie en bleu concernant notre consomma- tion de produits de la mer, sauvages ou d’élevage (aquaculture). ASC (Aquaculture Stewardship Council), MSC (Marine Stewardship Council), Ocean Wise (Aquarium de Vancouver), SeaChoice (un regroupement d’organismes, dont la Fondation David Suzuki), Seafood Watch (Aquarium de Monterey Bay)...

    Tous ces programmes mis en place — il y a 20 ans pour les plus vieux — par des organismes internationaux de défense et de protection de l’environnement et de la nature établissent des listes pour aider les consommateurs à faire de meilleurs choix à l’épicerie. Le problème ? D’un organisme à l’autre, les informa- tions varient, car chacun les gère selon son point de vue, son échelle, son influence, ses ambitions...

    Par exemple, le programme de recommandation Ocean Wise se réfère surtout aux stocks du Pacifique. Or, de l’autre côté, sur la côte est, la situation de certaines espèces s’avère différente. Il faut donc adapter toutes ces données aux eaux qui nous concernent. Dans un récent rapport (disponible sur le site de l’organisme, en anglais), SeaChoice vient d’attribuer la note « F » au Canada pour l’étiquetage des produits de la mer. D’où vient ce poisson ? De quelle espèce est-il ? Comment a-t-il été pêché ? On nage en pleine mer inconnue.













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